Joëlle Randriamiarana, Maître de conférences NIMEC

Quelle est votre fonction au sein du NIMEC et sur quelle(s) thématique(s) travaillez-vous ?

Je suis chercheuse au sein du NIMEC depuis 2018, lorsque j’ai intégré l’IAE de Rouen en tant que Maître de Conférences. Au sein de l’équipe « comportement organisationnel et postures managériales », je fais partie de l’axe « pilotage et anticipation » où nous nous intéressons aux nouveaux outils de pilotage dans un contexte de mutation organisationnelle.

Mes thématiques de recherche se dessinent autour de trois axes : la gestion des normes et des réglementations dans les organisations, le changement de modèle économique dans le secteur financier sous l’influence de l’environnement économique et juridique (arrivée des FinTech, start ups du secteur financier qui utilisent les nouvelles technologies pour proposer des services bancaires, digitalisation, règlementation, …) et les enjeux de la durabilité pour le reporting financier.

Pourriez-vous nous décrire en quelques lignes votre parcours de chercheur ?

J’ai commencé à m’intéresser au rôle joué par les normes dans les organisations à la fin des années 2000, plus précisément après la crise financière de 2008, lorsque la réglementation bancaire est devenue plus stricte. J’ai mené dans ce cadre un projet de recherche dans une banque coopérative qui devait concilier avec ses objectifs sociaux et environnementaux, le respect des nouveaux ratios réglementaires, nécessitant un changement de son modèle économique. En 2009, avec une collègue spécialiste de l’économie de la santé, nous nous sommes également intéressées à l’impact de la loi HPST[1] sur un établissement sanitaire, plus précisément un Centre Hospitalier Universitaire (CHU). Mes travaux de recherche découlent d’observations faites en entreprise, dans le cadre de conventions de recherche, l’objectif étant d’être le plus proche possible des acteurs du terrain. Des différents échanges avec ces derniers, je suis arrivée à la conclusion que les normes structurent le fonctionnement des entreprises, elles peuvent être source d’avantage concurrentiel, sont devenues au fil du temps un moyen de formaliser et de légitimer leurs actions et peuvent même faire partie intégrante de leur stratégie.

Comment est né votre intérêt pour la responsabilité sociale des entreprises et, en parallèle, pourriez-vous nous définir ce qu’est la « finance verte » ?

En 2009, lorsque la loi HPST a été promulguée, le secteur sanitaire était en plein changement. De nombreuses problématiques se sont posées, notamment celle de l’harmonisation de cette nouvelle loi avec la responsabilité sociale des établissements de santé. Le résultat de notre étude dans un CHU nous a confortées car la perception de la valeur par les parties prenantes n’a pas évolué avec le changement organisationnel induit par la réforme mise en place. Je dirais que mon intérêt pour la RSE est né dans le cadre de cette étude. Plus tard, je me suis intéressée à d’autres secteurs tels que l’expertise comptable dans lesquels on retrouve les mêmes préoccupations en matières sociale et environnemental. La comptabilité a d’ailleurs évolué en réponse à ces nouvelles problématiques. Des modèles comptables ont été créés, certains sont déjà largement appliqués dans les entreprises. En France, l’ANC[2] se penche depuis plusieurs années sur l’adaptation des normes comptables aux nouvelles préoccupations environnementales et sociales. Suite à une réponse à un appel d’offre de l’ANC sur le sujet de la comptabilité environnementale, et dans le cadre d’un contrat de recherche, nous sommes une équipe de six enseignants-chercheurs (de l’Université de Rouen, de l’Université de Bordeaux et de Kedge Business School) à travailler sur les enjeux de la durabilité pour le reporting financier. La directive européenne CSRD[3] est entrée en vigueur de manière progressive depuis Janvier 2024, elle remplace la directive NFRD (Non Financial Reporting Directive) adoptée en 2014. A l’instar de la NFRD, la CSRD oblige les entreprises à publier sur leurs activités extra-financières, dont leur impact sur l’environnement. En introduisant la notion de durabilité, elle met le développement durable au centre de ses préoccupations. Il ne s’agit pas seulement pour les entreprises de reporter sur leurs activités extra-financières, mais également de rendre des comptes sur l’impact de leurs activités sur l’environnement (matérialité d’impact).  Par rapport aux directives mises en place jusqu’alors, elle concernera un spectre plus large d’entreprises, notamment les PME et ETI. Ces dernières sont au cœur du sujet de la durabilité, notre étude leur est consacrée principalement dans le cadre de ce contrat. Parallèlement, les banques en tant que principal financeur de l’économie française sont concernées par le sujet actuel de la transition écologique, à travers la « finance verte ». « La finance verte est définie comme l’ensemble des initiatives de financement au profit d’investissements bénéfiques à l’environnement et la biodiversité » (Green Finance Study Group – groupe de travail du G20, rapport 2016). Mon intérêt pour le secteur bancaire et la RSE m’a bien sûr orientée naturellement vers le thème de la finance verte. De nombreuses banques sont des entreprises à mission et inscrivent dans leur statut des valeurs sociales et environnementales sur lesquelles elles doivent rendre des comptes, ce qui représente un changement radical dans leur modèle économique.

Finance verte et finance responsable ou durable sont-ils des synonymes ?

La finance verte fait partie de la finance durable. La finance verte comme évoquée précédemment englobe les opérations financières en faveur de la transition écologique. La finance durable, terme plus vaste inclut entre autres la finance solidaire et la finance responsable. La finance durable est définie comme l’ensemble des pratiques et réglementations financières visant à favoriser l’intérêt de la collectivité sur le moyen-long terme (Banque de France). Elle s’inscrit dans les 17 objectifs de développement durable définis par l’ONU qui regroupent la lutte contre la pauvreté, la santé, la lutte contre la dégradation de l’environnement, la lutte contre les inégalités, la paix et la justice.  La finance responsable, quant à elle, recouvre l’ensemble des initiatives et réglementations visant à favoriser le financement de projets ou d’investissements dits socialement responsables (ISR).

Quelles sont les principaux résultats de vos travaux sur l’engagement des entreprises en faveur des enjeux de la transition socio-écologique ?

Dans la première partie de notre projet avec l’ANC, nous sommes allés à la rencontre des dirigeants de PME pour voir quels sont les facteurs incitatifs mais également de résistance à la publication du reporting de durabilité. Ce qui est intéressant dans les rencontres avec les dirigeants des PME, c’est la sincérité de leur discours. La mise en place d’une démarche RSE dans les PME est souvent portée par le dirigeant. La plupart des PME que nous avons rencontrées ont déjà inscrit leurs actions RSE dans leur stratégie. Des dirigeants plus réticents ont cependant évoqué que leur préoccupation à court terme reste financière, la lourdeur administrative et le coût que pourrait entraîner selon eux la mise place d’une démarche RSE est un facteur de résistance que nous avons noté. On ne s’est pas vraiment heurté à du « greenwashing » dans nos enquêtes sur la RSE.

Quelle est votre connaissance de la démarche de transition de l’URN et comment pensez-vous ou souhaitez-vous vous associer à cette démarche ?

J’ai pris connaissance de la démarche de transition de l’URN par différents biais : mobilisations et sensibilisations sur le danger du réchauffement climatique (conférences, manifestations, cours dispensés aux étudiants de Licence sur la transition écologique, …), le site institutionnel qui affiche l’engagement de l’URN en faveur de la transition écologique, l’institut de transition, l’existence de référents DDRS dans les différentes composantes. J’ai une vision très positive de la démarche de l’URN, de son ambition de devenir l’université des transitions.

J’y contribue essentiellement à travers mes travaux de recherche, la sensibilisation des étudiants aux enjeux sociaux et environnementaux dans les enseignements que je dispense, la finance traditionnelle n’est plus suffisante dans l’analyse de l’entreprise. L’enseignement de la comptabilité doit évoluer également dans ce sens et doit intégrer le sujet de la comptabilité environnementale.

Les enjeux de transition portent en eux un formidable potentiel pour créer des discussions puis des collaborations interdisciplinaires. Pratiquez-vous d’ores et déjà la pluridisciplinarité et quelle est votre position par rapport à cet appel récent et de plus en plus marqué pour faire de la recherche désilotée ?

La problématique des transitions écologique et sociale appelle à une réflexion avec les autres disciplines. A travers le projet CARE porté par le NIMEC, la pluridisciplinarité est pratiquée avec des collègues d’autres disciplines : droit, sciences économiques, sciences humaines et sociales, … Je suis actuellement en train de réfléchir sur un projet de recherche avec une collègue de SHS. La pluridisciplinarité est selon moi, le seul moyen d’apporter des réponses aux enjeux de la transition. Chaque discipline peut s’inspirer des autres pour une vision plus large des problématiques sociale et environnementale.  

[1] « La loi HPST (Hopital Patients Santé Territoire) promulguée le 21 juillet 2009 et publiée au Journal Officiel du 22 juillet définit une nouvelle organisation sanitaire et médico-sociale qui vise à mettre en place une offre de soins graduée de qualité, accessible à tous et satisfaisant à l’ensemble des besoins de santé. » (sante.gouv.fr)

[2] Autorité des normes comptables

[3] CSRD : Corporate Sustainability Reporting Directive. La directive CSRD oblige les PME/ETI respectant certains critères à faire une « déclaration de durabilité ».

Alexandre Geffroy

Alexandre Geffroy

2 commentaires sur “Joëlle Randriamiarana, Maître de conférences NIMEC”

  1. RANDRIANARISON Christian

    J espère que se sera appliqué a Madagascar.

  2. Randriamiarana

    Je l’espère également. Les entreprises malgaches montrent beaucoup de volonté de s’impliquer dans le développement durable et ont des engagements en matières de RSE. Le formalisation des pratiques à travers les normes sera plus difficile à mettre en oeuvre… à suivre!

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